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Où sont passées mes grenouilles ?
Et d'où qu'elles sont mes guernouls ?

 
photo: Yves Lafosse
Quand j'étos tchiot, y avo chez mes vieux, eun' mar'. Et d'in c'te mar', y avos des tas d'guernouls. Des guernouls vertes (Rana Esculenta com' y dist' ches scienteux). L'aut' fos, j'sus allé avec min mom' pour li fair vor' ches guernouls. Mais din l'mare y a pu d'guernouls. Et d'où qu'i  sont mes guernouls ?1

Le texte ci-dessus vous est peut-être incompréhensible. Il est écrit en patois d'Armentières, ville des Flandres françaises à 15 km au Nord-Ouest de la métropole lilloise (Nord, France). La mare dont je vous parle se situe au beau milieu d'une prairie, laquelle est entourée de champs. Il y a une vingtaine d'années, j'allais à la pêche dans cette mare. Et il fallait faire attention de ne pas faire passer l'appat trop prés d'une de ces dizaines de grenouilles vertes à l'affut d'insectes tout le tour de l'étang. Aujourd'hui (1998), il ne reste plus une seule de ces grenouilles vertes dans cette mare ! Je m'en suis aperçu l'année dernière lorsque j'ai voulu montrer à mon gosse, âgée de 8 ans, ce qu'était une grenouille verte. Quelle déception ! Puis à la déception a succédé l'interrogation : pourquoi les grenouilles ont-elles déserté cette mare à l'eau pourtant limpide ? Serait-elle devenue impropre à la vie ? Pourquoi y trouveraient-on alors encore quelques dytiques, nèpes et notonectes, et même des tritons, certes moins nombreux qu'avant mais quand même. Deux ans après, j'ai trouvé hélas la seule explication plausible dans ce livre au titre inquiétant " L'homme en voie de disparition ? " (cf. postface). L'auteur principale en est Theo Colborn, scientifique travaillant pour le WWF2 et experte reconnue des substances chimiques perturbatrices du système hormonal : quoique n'étant généralement pas répertoriée parmi les principales raisons de l'effondrement de la biodiversité terrestre, la pollution semble bien être à l'origine de la disparition de mes grenouilles vertes mais également de celle de quasi toutes les espèces de grenouilles de la planète (voir ci-dessous).

Disparition des grenouilles : l'assèchement des marais n'explique pas tout
Paragraphe extrait de " L'homme en voie de disparition ? ", pp. 177-179, Chapitre 9 : La sinistre chronique de la faune sauvage, T. Colborn et coll., 1997.

     On connaît encore moins les causes de diminution brutale et mystérieuse des populations de grenouilles un peu partout dans le monde. Si la disparition de ces batraciens dans les zones urbaines, dont la croissance a dévoré des milliers d'hectares de marais, n'a rien de surprenant, pourquoi les grenouilles se raréfient-elles dans certaines forêts encore vierges du Costa Rica ou dans des régions reculées de l'Australie ? Robert Stebbins, de l'université de Californie, l'un des grands spécialistes mondiaux de ces animaux, pense que les perturbateurs hormonaux sont probablement responsables de disparitions sans cause manifeste. Au cours d'un congrès international tenu en décembre 1993 en Australie, R. Stebbins exhorta ses collègues à donner la priorité aux perturbateurs hormonaux dans leur recherche des causes du déclin.
     Au cours de ses recherches, Stebbins avait passé en revue les disparitions connues de grenouilles. I1 s'etait aperçu que beaucoup d'entre elles avaient eu lieu en même temps, ce qui supposait une cause générale, par exemple une pollution transportée par les vents. En effet, de nombreuses populations ont rapidement diminué ou complètement disparu entre le milieu des années 70 et le début des années 80. Les grenouilles vivant en altitude ont été particulièrement touchées, ce qui amena certains scientifiques a supposer que la diminution de la couche d'ozone pouvait être responsable, car elle laissait passer plus de rayons ultraviolets, qui ont un effet néfaste sur 1'ADN. Toutefois, selon R. Stebbins, cette théorie n'explique pas la disparition de certaines grenouilles du Costa Rica, qui vivent dans les forêts tropicales et sont protégées des ultraviolets par le feuillage des arbres.
     En fait, les régions de montagne sont plus exposées non seulement aux ultraviolets, mais aussi à la pollution apportée par le vent. Comme notre molécule vagabonde de PCB nous l'a appris, les produits chimiques persistants s'évaporent et voyagent dans l'atmosphère, jusqu'à ce qu'ils rencontrent une zone plus fraîche où ils se condensent à nouveau et se déposent. C'est exactement le cas des montagnes: en étudiant le rôle de la pollution dans le phénomène des pluies acides, les scientifiques découvrirent toutes sortes de polluants sur des montagnes pourtant à l'écart de toute activité humaine.
     Robert Stebbins a également observé d'autres symptômes suggérant une contamination chimique. Comme les dauphins, certaines grenouilles semblent présenter un déficit immunitaire, comme le suggèrent les épidémies de "patte rouge". Cette maladie parfois mortelle, qui provoque l'inflammation de la face inférieure des pattes, est due à une bactérie fréquente dans les eaux douces du monde entier. "Si la population est en bonne santé, les grenouilles résistent trés bien à la bactérie, explique Stebbins. Mais, en de nombreux endroits où elles disparaissent, beaucoup de grenouilles souffrent de la "patte rouge". Selon lui, il s'agit d'un phénomène de type sida.
     R. Stebbins souligne que la physiologie et le mode de vie particuliers des grenouilles les rendent trés vulnérables aux substances à effet hormonal. Avec leur peau perméable qui leur permet de respirer et d'absorber l'eau, elles accumulent les produits chimiques beaucoup plus facilement que n'importe quel autre animal. De plus, elles subissent une métamorphose, qui, de tétards respirant dans l'eau, les transforme en créatures respirant dans l'air. A ce moment, le tétard subit une réorganisation profonde de son anatomie et de sa physiologie, phénomène sous le contrôle des hormones. De par leur nature, les grenouilles sont des victimes de choix.
----- Fin du paragraphe extrait de " L'homme en voie de disparition ? " -----

En 1992, déjà on pouvait lire dans le New York Times, un article intitulé "le silence des grenouilles" :
     Lors d'une conférence sur l'herpétologie qui regroupait 1 300 participants, chacun produisant un rapport sur un sujet bien spécifique, presonne n'avait dressé de constat global. Mises bout à bout, les informations qui circulaient dans les couloirs et lors des repas amenaient à la conclusion que les grenouilles étaient en train de disparaître de la surface de la terre avec une rapidité inexplicable. Plus inquiétant encore était le fait que ces populations ne s'éteignaient pas seulement dans les régions industrialisées, mais aussi dans les étendues sauvages, vierges de toute pollution et où la nourriture est abondante. Les implications de ce désastre vont bien plus loin que le sort des grenouilles.

Conclusion :
     Si vous avez une autre explication moins triste et moins pessimiste à la disparition de mes grenouilles, je serais heureux d'en prendre connaissance. Surtout si elle me laisse l'espoir de les retrouver un jour dans la mare de mon enfance.
     Hélas, les implications de ce désastre vont probablement bien plus loin que le sort des grenouilles : le système endocrinal de l'homme est remarquablement similaire à celui des poissons, des oiseaux, des animaux en général. D'un point de vue évolutionniste, c'est un ancien système. Si les systèmes endocrinal et immunitaire sont atteints aux bas niveaux du royaume animal, nous sommes probablement aussi vulnérables. A un niveau de complexité biologique tel que le nôtre, ces mauvaises nouvelles circulent lentement, mais en définitive elles nous parviendront. En d'autres mots, quelque chose d'inhabituel et de désagréable est peut-être en train de se développer à tous les niveaux du développement biologique : un déclin fondamental que nous ne faisons que commencer à comprendre et que nos efforts "écologiques" n'ont pas su prendre en compte (ce paragraphe est extrait du livre "L'écologie de marché").

Pour en savoir plus ...
... sur la disparition des grenouilles et amphibiens :

...sur la disparition des espèces : Notes :

1.Traduction : quand j'étais petit, il y avait chez mes parents, une mare. Et dans cette mare il y avait des tas de grenouilles. Des grenouilles vertes (Rana Esculenta, comme ils disent les scientifiques) L'autre fois, je suis allé avec mon fils pour lui faire voir ces grenouilles. Mais dans la mare, il n'y avait plus de grenouilles. Où sont passées mes grenouilles ?

2.WWF : Fonds Mondial pour la Nature. Le site Web international(in english)