LA POLEMIQUE AUTOUR DE L'APPEL DE HEIDELBERG



L'APPEL DE HEIDELBERG

Francesco Di Castri
Interviewé par Jean Spiroux

Francesco Di Castri est directeur de recherches au CNRS.
Jean Spiroux est consultant.

Le 1er juin 1992, à l'occasion du Sommet de la Terre de Rio de Janeiro, un appel aux chefs d'Etat et de gouvernement réunis à cette occasion a été rendu public. Rédigé deux mois plus tôt à Heidelberg - d'où le nom sous lequel il est connu -, il dénonce « l'émergence d'une idéologie irrationnelle qui s'oppose au progrès scientifique et industriel et nuit au développement économique et social ». Parmi les deux cent soixante-quatre premiers signataires, dont cinquante-deux Prix Nobel, on trouve une majorité de scientifiques (Pierre-Gilles de Gennes, Haroun Tazieff, le géographe Yves Lacoste, le démographe Hervé Le Bras...), mais aussi de nombreux spécialistes des sciences humaines (Luc Ferry, Pierre Bourdieu, Bernard Kalaora...), des médecins (Maurice Tubiana, Julius Axelrod, Henri Atlan...), ainsi que des journalistes et des écrivains (Eugène Ionesco, Umberto Eco...).

Nous publions cet appel in extenso dans l'encadré ci-contre. Afin de mieux comprendre les raisons de la polémique qu'il a suscitée, nous publions également une interview de Francesco Di Castri.

Jean Spiroux. L'appel de Heidelberg a fait l'effet d'une tempête dans un ciel serein. Vous avez reçu cet appel en direct à Rio, quelles réflexions d'ordre général vous a-t-il inspirées ?

Francesco Di Castri. Cet appel existait déjà avant Rio, puisqu'il a été approuvé le 14 avril 1992 à Heidelberg. Il est vrai qu'il n'a été officiel que le 1er juin 1992, le jour même du début du Programme scientifique de Rio. Les signataires ont profité de cette opportunité médiatique. Mais, le 1er juin, la plupart des décisions politiques étaient déjà « ficelées », donc on peut se demander s'il n'a pas été communiqué plus tôt.

J'ai lu et relu cet appel, il comporte douze paragraphes. Sans vouloir en faire une exégèse ou en donner une interprétation quelconque, on peut être d'accord sur tous les paragraphes.

Cependant, il n'est pas surprenant qu'il y ait eu tellement d'interprétations, du fait qu'il est parfois difficile de comprendre à qui les termes s'adressent effectivement.

Une première constatation : la polémique suscitée par l'appel de Heidelberg a été beaucoup plus vive, voire virulente, en France que dans n'importe quel autre pays. Cela a été si évident que cette polémique a été définie parfois comme « une affaire franco-française ». Dans la presse française il y a eu presque autant d'articles concernant l'appel de Heidelberg que la Conférence de Rio elle-même.

Pour comprendre les raisons qui ont suscité tant de polémiques, prenons l'exemple du troisième paragraphe de l'appel : « Nous nous inquiétons d'assister, à l'aube du XXIe siècle, à l'émergence d'une idéologie irrationnelle qui s'oppose au progrès scientifique et industriel et nuit au développement économique et social. »

Il y a du vrai dans ce qui est affirmé, mais quelle est cette idéologie irrationnelle ? Elle n'est pas précisée dans l'appel. Est-ce l'écologie ? Mais l'écologie est une science aux traditions très fortes, qui n'a rien à voir avec l'idéologie ; opposer écologie et science, ou parler d'écologie scientifique est donc une redondance, un pléonasme.

S'agit-il des mouvements politiques s'inspirant de l'écologie ? Pour autant que je sache, les mouvements écologistes français ne s'opposent ni au progrès ni au développement économique et social ; ils ne font que proposer des alternatives aux modalités actuelles de développement.

Est-ce un certain écologisme fondamentaliste qui en est la cause ? Cette approche, qui était assez présente à Stockholm il y a vingt ans, n'avait pas sa place ni dans les documents ni dans les discussions de Rio. Il faut toujours avoir à l'esprit que la Conférence de Rio était une grande réunion sur l'environnement et le développement : le clivage Nord-Sud, la nécessité d'associer environnement et développement dans une seule approche étaient à l'ordre du jour, ce qui ne laissait aucune place à une idéologie irrationnelle s'opposant au progrès.

En conclusion, personne à Rio n'a prôné le retour à une société pré-industrielle, en dehors peut-être de quelques petits mouvements relevant plus du folklore que des idées politiques ou scientifiques.

L'appel de Heidelberg correspond-il à un malaise au sein du monde scientifique ?

Il est vrai qu'il y a un malaise au sein du monde scientifique, aussi bien en ce qui concerne l'enseignement que la recherche. Cependant, ce malaise doit être pris d'une manière positive, en tant que défi à surmonter. Le mérite de l'appel de Heidelberg est d'attirer l'attention sur ce défi, ce qui est extrêmement opportun en ce moment. Par rapport spécifiquement à la conférence de Rio, les signataires de l'appel sont sans doute d'excellents scientifiques, mais ils n'ont pas été concernés directement par l'environnement ou le développement, et ne connaissent probablement pas les règles du jeu, politiques et scientifiques, qui ont été adoptées pour mener à bien cette conférence.

En ce qui concerne le malaise, bien que je préfère le mot défi, on peut évoquer ce qui suit. A quel moment un chercheur doit-il faire connaître les résultats de sa démarche scientifique ?

Si l'on respectait le délai traditionnel pour une publication, ces résultats ne seraient probablement pas utilisés en temps opportun par les décideurs. En fait, en ce qui concerne les problèmes d'environnement et de développement, les décideurs et les hommes politiques ne peuvent agir qu'avec des données scientifiques incomplètes ; d'où le principe de précaution qui a été adopté à Rio et qui implique l'obligation d'entreprendre une action au moment où l'on a de très fortes présomptions, même si la totalité des données n'est pas encore disponible. Il faut dire aussi que les hommes politiques ne peuvent que considérer la science, et encore plus la technologie et l'industrie, dans un certain contexte sociologique, culturel et économique variant dans le temps et dans l'espace selon les circonstances. En d'autres termes, la technologie et l'industrie ne sont pas « neutres », et même l'application de plusieurs sciences « dures » ne peut pas être envisagée dans l'absolu, en dehors d'un cadre éthique et socio-culturel.

Comment faire face aux problèmes complexes d'environnement et de développement, lorsque aucune discipline - pas même l'écologie - n'a le privilège ou le pouvoir d'apporter une solution à elle toute seule ?

Cela entraîne un travail interdisciplinaire qui n'est favorisé ni par les modalités d'enseignement ni par le système de carrière de la recherche actuelle, ni par les structures universitaires et ministérielles qui se caractérisent, surtout en France, par un très fort esprit corporatiste.

Il est bien certain que le travail interdisciplinaire n'a pas toujours montré de très grande rigueur scientifique. L'interdisciplinaire ne signifie pas le manque de discipline ou de rigueur, mais une volonté d'ouverture et de décloisonnement de diverses disciplines scientifiques, sociologiques et économiques, qui doivent surtout garder toute leur profondeur et leur rigueur. Cela dit, cette démarche interdisciplinaire ne nie nullement l'importance de l'approche analytique et expérimentale. Ces démarches scientifiques ne doivent pas entrer en conflit les unes avec les autres, mais être parfaitement complémentaires.

Que pensez-vous des suppositions faites par certains journaux au sujet de la relation entre l'appel de Heidelberg et l'industrie ?

Je connais un grand nombre de personnes qui ont signé l'appel de Heidelberg, ainsi que la plupart des personnes qui ont signé les contre-appels, et je respecte leur intégrité morale et leur honnêteté. Je n'arrive pas à croire qu'elles aient été poussées par des mobiles liés à l'industrie ou à la « contre-industrie ». D'ailleurs, certains industriels ne sont pas d'accord avec l'appel de Heidelberg, car ils rejettent une conception trop naïve de l'industrie. Ils savent qu'ils devront bien intégrer l'écologie dans la conception de leur planification, et ils sont de plus en plus sensibles à ce problème. Ils ont certainement besoin d'être « nourris » par la science et la technologie, mais aussi d'insérer leurs produits dans des conditions très diverses aux points de vue culturel et socio-économique.

En tant que scientifique, je crois qu'il est possible d'être d'accord avec plusieurs points de l'appel de Heidelberg, ainsi qu'avec plusieurs points soulevés par ceux qui se sont élevés contre cet appel. En revanche, il est difficile d'accepter l'agressivité qui a entouré cette polémique.

On devrait plutôt saisir cette occasion pour examiner tous ensemble si nos structures académiques et universitaires sont vraiment adaptées pour résoudre cette nouvelle génération de problèmes complexes et peu prévisibles auxquels nous sommes confrontés tous les jours. Tout en acceptant le fait que les problèmes d'environnement et de développement ne pourront être résolus sans l'intervention de la science, de la technologie et de l'industrie, il faudra bien que les acteurs responsables se rencontrent pour établir de nouvelles règles du jeu dans une société en pleine évolution.

Cet appel a-t-il été utilisé par certains partis politiques ?

On est toujours utilisé lorsqu'on écrit un article ou quand on lance un appel. Heidelberg a été utilisé certainement, et en particulier - ce qui est regrettable - pour enlever de l'importance à la conférence de Rio. Il a été utilisé aussi par certains mouvements politiques, pour affirmer que l'écologisme refusait le monde industriel et préconisait le retour à la nature, ce qui est parfaitement faux dans l'évolution actuelle de ces mouvements.

Je me demande pour quelle raison tant de personnes pensent qu'écologie signifie retour à la nature et simple protection des animaux et des plantes, tandis que l'écologie est surtout la science qui étudie la productivité et le recyclage dans les écosystèmes, y compris les écosystèmes fortement modifiés par l'homme.

Qu'évoque pour vous le dernier paragraphe de l'appel ?

Je crois que les fléaux évoqués, la surpopulation, la faim et les pandémies sont vraiment les problèmes les plus importants de l'environnement et du développement. D'ailleurs, la conclusion principale de la conférence de Rio est que la pauvreté et le manque de développement durable sont les causes les plus importantes des atteintes à l'environnement. Je regrette que le gaspillage, surtout le gaspillage d'énergie, n'ait pas été évoqué dans l'appel, car il est aussi une des causes majeures des dégradations de notre milieu. Cela dit, une réduction de ce gaspillage est une des mesures les plus importantes pour améliorer les conditions du développement.

En conclusion, je voudrais dire que j'ai contribué moi-même à ce que cet appel soit lu à Rio, car je pense que c'est le devoir des scientifiques de faire connaître les différences d'opinion. Il est significatif que dans la même réunion - le Programme scientifique, organisé par le gouvernement du Brésil et l'Unesco - aussi bien l'appel que le contre-appel aient été portés à la connaissance des participants. Il faudrait maintenant dépassionner le débat, surtout à l'échelon franco-français. Il faudrait le déplacer vers ce qui sera la nouvelle science, la nouvelle technologie et la nouvelle industrie, en acceptant, bien sûr, l'idée que toutes trois sont absolument indispensables dans cette époque de grandes mutations politiques et sociales.

Je souhaite donc qu'à la confusion initiale, qui était probablement inévitable, succède une phase débouchant sur une réflexion commune.

* F. D. C. - J. S.

Avec l'aimable autorisation de l'Agence Environnement Développement.


L'APPEL DE HEIDELBERG

Voici le texte de l'appel aux chefs d'Etat et de gouvernement rendu public le 1er juin 1992 à l'occasion du Sommet de la Terre de Rio de Janeiro

« Nous soussignés, membres de la communauté scientifique et intellectuelle internationale, partageons les objectifs du Sommet de la Terre qui se tiendra à Rio sous les auspices des Nations unies et adhérons au principe de la présente déclaration.

Nous exprimons la volonté de contribuer pleinement à la préservation de notre héritage commun, la Terre.

Toutefois, nous nous inquiétons d'assister, à l'aube du XXIe siècle, à l'émergence d'une idéologie irrationnelle qui s'oppose au progrès scientifique et industriel et nuit au développement économique et social.

Nous affirmons que l'état de nature, parfois idéalisé par des mouvements qui ont tendance à se référer au passé, n'existe pas et n'a probablement jamais existé depuis l'apparition de l'homme dans la biosphère, dans la mesure où l'humanité a toujours progressé en mettant la nature à son service, et non l'inverse.

Nous adhérons totalement aux objectifs d'une écologie scientifique axée sur la prise en compte, le contrôle et la préservation des ressources naturelles.

Toutefois, nous demandons formellement par le présent appel que cette prise en compte, ce contrôle et cette préservation soient fondés sur des critères scientifiques et non sur des préjugés irrationnels.

Nous soulignons que nombre d'activités humaines essentielles nécessitent la manipulation de substances dangereuses ou s'exercent à proximité de ces substances, et que le progrès et le développement reposent depuis toujours sur une maîtrise grandissante de ces éléments hostiles, pour le bien de l'humanité.

Nous considérons par conséquent que l'écologie scientifique n'est rien d'autre que le prolongement de ce progrès constant vers des conditions de vie meilleures pour les générations futures.

Notre intention est d'affirmer la responsabilité et les devoirs de la science envers la société dans son ensemble.

Cependant, nous mettons en garde les autorités responsables du destin de notre planète contre toute décision qui s'appuierait sur des arguments pseudo-scientifiques ou sur des données fausses ou inappropriées.

Nous attirons l'attention de tous sur l'absolue nécessité d'aider les pays pauvres à atteindre un niveau de développement durable et en harmonie avec celui du reste de la planète, de les protéger contre des nuisances provenant des nations développées et d'éviter de les enfermer dans un réseau d'obligations irréalistes qui compromettrait à la fois leur indépendance et leur dignité.

Les plus grands maux qui menacent notre planète sont l'ignorance et l'oppression et non la science, la technologie et l'industrie dont les instruments, dans la mesure où ils sont gérés de façon adéquate, sont des outils indispensables qui permettront à l'humanité de venir à bout, par elle-même et pour elle-même, de fléaux tels que la surpopulation, la faim et les pandémies. »
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On peut également trouver l'Appel et quelques uns des signataires en :
http://perso.wanadoo.fr/union.rationaliste44/Cadres%20Dossiers%20en%20Ligne/Dossiers_en_ligne/Sciences%20Pseudo-Sciences/Sciences%20et%20ecologie/appel%20heildelberg.htm#texte